Le site de la canne jaune.

La canne jaune : analyse.

par M. Yves Fleury,
Office des personnes handicapées du Québec,
28 avril 2000.

Préambule.

L'Office des personnes handicapées du Québec présente une analyse traitant de la canne jaune pour personnes malvoyantes en réponse aux représentations effectuées par l'Association des personnes handicapées visuelles de Rouyn-Noranda (région de l'Abitibi dans le nord-ouest québécois). Rédigé par M. Yves Fleury, agent de recherche, le document d'analyse vise à susciter la réflexion au sujet de la canne jaune et ne constitue pas une position officielle de l'Office dans ce dossier.

Résumé de la problématique.

L'Association des personnes handicapées visuelles de Rouyn-Noranda fait la promotion de la reconnaissance de la canne jaune depuis bientôt près de deux ans pour permettre aux personnes dites " malvoyantes " de s'identifier publiquement comme des individus ayant une déficience visuelle significative mais distincte de la cécité qui est généralement symbolisée par le port de la canne blanche. Notons que l'idée de la canne jaune n'origine pas du Québec mais plutôt de la Belgique, la présidente de l'association régionale de l'Abitibi-Témiscamingue en ayant pris connaissance lors d'une émission télédiffusée sur les ondes de Télé-5 provenant de la France. Formellement reconnue depuis 1991 par les autorités gouvernementales belges, la canne jaune pour personnes malvoyantes ou semi-voyantes peut présenter naturellement les mêmes avantages que la canne blanche sur les plans de la détection d'obstacles et du repérage des dénivellations de l'environnement (escaliers, trottoirs, etc.). En ce sens, la canne jaune est une aide à la mobilité au même titre que la canne blanche dont l'un des objectifs est d'assurer une plus grande sécurité à la personne utilisatrice, particulièrement dans des environnements non familiers. Par conséquent, la question du choix entre la canne blanche et la canne jaune en est une de visibilité lors des déplacements publics.

Pour les promoteurs de sa reconnaissance, la canne jaune (teinte citron) est la façon idéale de dire à la population voyante que les porteurs de cette aide à la mobilité ont une déficience visuelle significative mais ne sont pas complètement aveugles. De leur point de vue, la canne blanche projette l'image de la cécité aux yeux de la population, leur inconfort venant du fait qu'ils disposent d'une vision résiduelle évidente. Dans ce contexte, l'utilisation de la canne jaune leur permet d'utiliser leur vision résiduelle sans se faire interpeller par des voyants confondus. L'un des exemples cités dans la littérature provenant d'un usager belge de la canne jaune est la lecture dans les lieux publics ; de fait, plier sa canne blanche et sortir un journal pour le lire sont des gestes normalement incompatibles aux yeux de la population. Bref, la canne jaune est une question de confort psychologique pour des personnes semi-voyantes tannées de passer pour de faux aveugles.

Analyse de la situation.

Près de 90 % des personnes présentant une déficience visuelle ne sont pas totalement privées du sens de la vue. De même, il convient de noter que la forte majorité des personnes concernées ne viennent pas au monde avec cette condition, la déficience visuelle survenant généralement durant l'âge adulte, principalement après l'âge de 55 ans. Or, il est évident que perdre la vue soulève des difficultés au niveau de l'identité de la personne atteinte et de son acceptation même de sa nouvelle déficience.

Initialement, l'utilisation de la canne blanche fait précisément partie des éléments les plus difficiles à accepter de la déficience visuelle. En effet, marcher en public la canne blanche à la main attire inévitablement l'attention des personnes voyantes. L'expérience est marginalisante car fort peu d'individus se déplacent dans la société à l'aide d'une canne blanche. Être marginalisé n'est évidemment pas toujours chose facile à vivre sur le plan psychologique. Aussi, une certaine proportion de personnes présentant une déficience visuelle repousse l'échéance de l'utilisation de cette aide à la mobilité, préférant se faire passer pour des personnes voyantes en se servant le mieux possible de leur vision résiduelle. À tort ou à raison, ces personnes ont néanmoins compris que l'utilisation de la canne blanche accroît considérablement la visibilité de la déficience visuelle.

Mais, au fait, quelle est la perception du public de la déficience visuelle associée à l'utilisation de la canne blanche ? Règle générale, les personnes voyantes savent très peu de choses de ce type de déficience, notamment en ce qui concerne les atteintes au champ visuel périphérique et central, l'impossibilité de corriger entièrement l'acuité visuelle en dépit du port de lunettes, etc. Dans ce contexte, l'utilisation de la canne blanche demeure un phénomène relativement incompris, les uns présumant que son port indique des troubles de vision importants alors que d'autres l'associent uniquement à la cécité. Aussi, l'utilisation de la vision résiduelle associée au port de la canne blanche peut surprendre les gens voyants, certains manifestant leur irritabilité, parfois même de l'agressivité face à ce phénomène. Règle générale, les personnes présentant une déficience visuelle très marquée zéro vision ou très faible sont celles qui se tirent le mieux d'affaires quant à la perception des personnes voyantes, leur comportement ne laissant guère de place au doute à propos de la légitimité de leur canne blanche. Pour leur part, les personnes disposant d'une vision résiduelle supérieure tendent à recourir à leur canne blanche lors de certaines circonstances spécifiques (endroits non familiers et mal éclairés, déplacements dans l'environnement en soirée, etc.).

Formellement adoptée par les autorités gouvernementales françaises en 1931, la canne blanche a certainement fait l'objet de campagnes de publicité et de sensibilisation durant les années antérieures, notamment au Canada et au Québec où se déroule la traditionnelle Semaine de la canne blanche au début février de chaque année, et ce, depuis la fin des années 40. Historiquement liée à l'Institut national canadien pour les aveugles, la Semaine de la canne blanche est une opportunité de rappeler à la population que des personnes présentant une déficience visuelle font leur chemin dans la société. Durant les années 90, la Semaine de la canne blanche québécoise a été prise en charge par les associations de personnes handicapées visuelles des différentes régions, souvent en collaboration avec les établissements de réadaptation spécialisés et les organismes de services du milieu de la déficience visuelle, généralement pour porter différents dossiers de promotion et d'adaptation à l'attention de la population. Notons que la semaine suscite un certain intérêt des médias d'information, toujours en fonction des priorités des salles de nouvelles. Enfin, il est important de souligner que la Semaine de la canne blanche ne donne plus lieu à des réclames publicitaires télévisuelles et radiophoniques depuis près de 20 ans au Québec.

En conclusion, bien que personne n'oblige les gens en perte de vision à adopter la canne blanche, il est évident qu'aucune autre option ne leur est offerte comme aide à la mobilité, mis à part le chien-guide dont l'usage est presque exclusivement réservé aux personnes aveugles ou fonctionnellement aveugles. Aussi, il est pertinent de noter l'absence d'études permettant d'affirmer : a) que les personnes semi-voyantes adopteraient davantage la canne jaune que la canne blanche et b) que les personnes voyantes associent majoritairement le port de la canne blanche aux personnes aveugles et non aux personnes semi-voyantes. Enfin, rappelons que la promotion de la canne jaune ne suscite actuellement pas de consensus au sein de la communauté des personnes handicapées visuelles au Québec.

En effet, considérant que la canne blanche existe depuis près de 70 ans, il est entendu que l'avènement de la version jaune soulève des résistances, souvent basées sur le fait qu'il suffirait de faire une campagne de promotion sensibilisant la population à propos de la réalité des personnes semi-voyantes utilisant la canne blanche pour régler le problème d'inconfort de celles-ci. De même, les intervenants du réseau de la réadaptation en déficience visuelle ont également exprimé des réserves quant à la pertinence de la canne jaune, observant que son attribution éventuelle nécessitera l'établissement de normes spécifiques. Pour d'autres, la question de la canne jaune relève simplement de la liberté de choix des usagers concernés.

En définitive, il ne faut pas perdre de vue que l'utilisation de la canne en déficience visuelle doit être encouragée afin de prévenir des risques de blessures résultant de chutes ou de l'invisibilité de la déficience visuelle de la part des automobilistes et cyclistes. Par conséquent, si la reconnaissance de la canne jaune permet d'augmenter l'utilisation de la canne comme aide à la mobilité parmi les personnes semi-voyantes, force sera d'admettre qu'il puisse exister une alternative à la canne blanche et au chien-guide qui aura l'avantage d'augmenter la visibilité des personnes semi-voyantes. De plus, il convient d'observer que nous vivons dans une ère de mondialisation qui favorise la circulation de l'information à l'échelle de la planète. Dans ce contexte, si les personnes semi-voyantes européennes introduisent graduellement l'usage de la canne jaune, il est évident que cette pratique tendra à se répandre ou, tout au moins, à se discuter dans d'autres pays dont le Canada et le Québec.

Enfin, il faut se rappeler que le nombre de personnes semi-voyantes connaîtra une augmentation significative durant les 20 prochaines années en raison du vieillissement de la population. Or, la reconnaissance de la canne jaune n'entrerait que graduellement dans les campagnes de promotion télévisuelles et radiophoniques. Aussi, la distinction entre les gens voyant peu (canne jaune) et les individus voyant très peu ou pas du tout (canne blanche) ne peut qu'aider à mieux faire comprendre les impacts de la déficience visuelle, tant sévère que modérée. Enfin, les personnes semi-voyantes pourront disposer d'une alternative d'aide à la mobilité qui reflète davantage la réalité de leur condition (vision résiduelle fonctionnelle).

Les désavantages de la reconnaissance de la canne jaune.

Beaucoup de personnes semi-voyantes habituées d'utiliser la canne blanche pourraient choisir de conserver la blanche et de ne pas adopter la jaune. Si la campagne de publicité connaît un rayonnement efficace, ces personnes pourraient ressentir une certaine pression les menant à changer de couleur de canne.

D'autre part, si la campagne de publicité ne connaît pas le rayonnement adéquat, les personnes semi-voyantes utilisant la canne jaune risquent d'attirer encore plus l'attention de leur environnement, ce qui risque de décourager le recours à ce type d'aide à la mobilité. Chose certaine, l'utilisation de la canne jaune prendra quelque temps avant de se populariser et à être socialement acceptée. À ce propos, rappelons que la canne blanche aura 70 ans en 2001 et qu'il existe encore des personnes ignorantes de sa signification et de son utilité.

Conditions à mettre en place pour la reconnaissance de la canne jaune.

  1. Modification des règlements des programmes et services afin d'y ajouter la canne jaune (ex. : Programme des aides visuelles de la RAMQ).
  2. Conception d'une campagne de publicité pavant la voie à l'introduction de la canne jaune au Québec, incluant informations sur les différentes formes de la déficience visuelle, l'utilité et la signification des cannes jaunes et blanches, etc.).
  3. Adoption de normes du secteur de la réadaptation spécialisé en déficience visuelle balisant l'attribution de la canne jaune en maintenant le libre choix des personnes concernées par l'utilisation de la canne.
  4. Organisation de séances de discussion au sein de la communauté handicapée visuelle québécoise pour démystifier l'acceptation de l'utilisation des cannes blanches et jaunes.

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Dernière modification de cette page le 20/02/2007 par Nicolas Graner et Michel Puech pour CANNEJAUNE.ORG.